• larabourdin

Au large

Pour des raisons que j’ignore, il y avait beaucoup de bateaux à la mer à Cádiz, le 20 juin.


Je les ai remarqués alors que je longeais le bord de mer de cette petite ville bijou de la côte andalouse. Petits canots pneumatiques, petits points noirs, bercés par les vaguelettes qui s’étalaient sur la baie. On les distinguait à peine des profondeurs bleu-marines.


Ailleurs, je ne les aurais peut-être pas remarqués. Quoi de plus anodin qu’un bateau sur la mer?

Mais quelque chose a fait languir mon regard sur ces petits points noirs rejaillissant du bleu de la baie. En ces eaux andalouses, ils semblaient s’imprégner de sens qu’ils n’auraient pas eu, justement, ailleurs.


***


Cádiz est une ville fortifiée. Première cité de l’Europe occidentale, fondée par les Phéniciens sur une petite péninsule de la côte Atlantique de l’Ibérie il y a plus de deux mille ans. Plus tard, les rois d’Espagne ont édifié des murs pour prolonger l’élévation de la terre. Il ne fallait pas que les Arabes entrent. Murs de pierre, murs épais, murs de défense et de protection. Murs que les touristes peuvent désormais longer s’il le souhaitent, peuvent prendre des photos accoudés aux canons.


Les fortifications s’arrêtent là où l’extrémité de la terre s’estompe, et la protubérance de terre redevient péninsule. Là, la côte reprend, sans murs ni limites autres que les frontières mouvantes entre la terre qui se déverse dans le sable et le sable qui se glisse dans la mer. Elle continue jusqu’à l’horizon.


Mais on sait bien qu’il y a un endroit où elle s’arrête, même si on ne le voit pas depuis les remparts de Cádiz. On sait que les fortifications reprennent près de Gibraltar, étouffent la terre et font regorger la mer. Repoussent les bateaux.


Enfin, pas tous – il y a de ces bateaux qui trouvent ancrage. Ces grands navires blancs qui scandent la Méditerranée et ses plus beaux ports, tours d’habitation couchées sur la mer, parcs d’attraction pour les riches… Ceux-là, ils arrivent à bon port. Il y en avait un, d’ailleurs, le 20 juin, dans la baie de Cádiz.


Mais les petits canots de sauvetage, regorgeant d’hommes mais aussi de femmes et d’enfants, venus de loin, venus s’accrocher à ces murets de caoutchouc sur des heures sans fin perceptible sous l’éclat du soleil, venus se faire éclabousser de sel et tanguer par la mer, venus partir, venus arriver… Eux ne franchiront pas les murs de Gibraltar. Ils ne verront pas Cádiz.


Ils seront refoulés aux portes fortifiées de l’Espagne. Non, même avant; ils seront refoulés alors qu’ils seront toujours à la mer, toujours à la merci du soleil et des vagues, toujours entassés, toujours comme perdus. Les portes fortifiées de Marbella, de Gibraltar, de Ceuta, ne sont que des symboles, à peine des dernières défenses. C’est ailleurs que se trouvent les premières : sur le continent refoulé, sur ses plages, dans ses bureaux et ses institutions, dans ses camps et ses guerres et ses mines et forêts.


***


Le 20 juin, je me suis remémorée en regardant Facebook, c’est la journée mondiale des réfugiés.

Pourquoi tous ces bateaux à la mer?

Source: https://www.andalucia.org/media/fotos/image_246540_jpeg_800x600_q85.jpg

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